Levé à sept heures trente, passant d'abord dix minutes aux toilettes en compagnie de n'importe quel imprimé, du traité d'esthétique à l'humble prospectus, il préparait ensuite pour Suzanne et lui-même un petit déjeuner scientifiquement dosé en vitamines et sels minéraux. Il procédait alors à vingt minutes de gymnastique en écoutant la revue de presse à la radio. Cela fait, il réveillait Suzanne et il aérait la maison.

Après quoi Ferrer, dans la salle de bains, se brossait les dents jusqu'à l'hémorragie sans jamais se regarder dans la glace, laissant cependant couler pour rien dix litres d'eau municipale froide. S'y lavait toujours dans le même ordre, immuablement de gauche à droite et de bas en haut. S'y rasait toujours dans le même ordre, immuablement joue droite puis gauche, menton, lèvre inférieure puis supérieure, cou. Et comme Ferrer, soumis à ces ordres immuables, se demandait chaque matin comment échapper à ce rituel, cette question même en était venue à intégrer le rituel. Sans avoir jamais pu la résoudre, à neuf heures il partait pour son atelier.

Ce qu'il appelle atelier n'est plus un atelier. C'en était vaguement un quand Ferrer se disait artiste et se pensait sculpteur, ce n'est plus que l'arrière-boutique de sa galerie qui peut lui servir de studio depuis qu'il s'est reconverti dans le commerce de l'art d'autrui. C'est au rez-de-chaussée d'un petit immeuble du IXe arrondissement, dans une rue que rien ne prédispose à détenir une galerie: artère négociante et vive, plutôt populaire pour le quartier. Juste en face de la galerie se prépare un gros chantier qui n'en est qu'à ses prémices: on creuse pour le moment des fondations profondes. Ferrer arrive et se fait un café, absorbe deux Efferalgan, ouvre son courrier dont il jette l'essentiel, touche un peu aux papiers qui traînent et patiente jusqu'à dix heures en luttant vaillamment contre l'idée d'une première cigarette. Puis il ouvre la galerie et passe quelques coups de fil. Vers midi dix, toujours par téléphone, il cherche quelqu'un avec qui déjeuner: il trouve toujours.



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