
– Alors, je me trompais quand je me flattais d’être de vos amies, et des bonnes?
– J’ai beaucoup de penchant pour vous personnellement, madame, dit Gilbert avec raideur. Mais…
– Ah! grand merci pour cet effort; vous me comblez! Et combien de temps faut-il, mon beau dédaigneux, pour qu’on obtienne vos bonnes grâces?
– Beaucoup de temps, madame; il y a même des gens qui, quelque chose qu’ils fassent, ne les obtiendront jamais.
– Ah! cela m’explique comment, après être resté dix-huit ans dans la maison du baron de Taverney, vous l’avez quittée tout d’un coup. Les Taverney n’avaient pas eu la chance de se mettre dans vos bonnes grâces. C’est cela, n’est-ce pas?
Gilbert rougit.
– Eh bien! vous ne répondez pas? continua Chon.
– Que voulez-vous que je vous réponde, madame, si ce n’est que toute amitié et toute confiance doivent se mériter.
– Peste! il paraîtrait, en ce cas, que les hôtes de Taverney n’auraient mérité ni cette amitié, ni cette confiance?
– Tous? Non, madame.
– Et que vous avaient fait ceux qui ont eu le malheur de vous déplaire?
– Je ne me plains point, madame, dit fièrement Gilbert.
– Allons, allons, dit Chon, je vois que, moi aussi, je suis exclue de la confiance de M. Gilbert. Ce n’est cependant pas l’envie de la conquérir qui me manque; c’est l’ignorance où je suis des moyens que l’on doit employer.
Gilbert se pinça les lèvres.
– Bref, ces Taverney n’ont pas su vous contenter, ajouta Chon avec une curiosité dont Gilbert sentit la tendance. Dites-moi donc un peu ce que vous faisiez chez eux?
Gilbert fut assez embarrassé, car il ne savait pas lui-même ce qu’il faisait à Taverney.
– Madame, dit-il, j’étais…, j’étais homme de confiance.
À ces mots, prononcés avec le flegme philosophique qui caractérisait Gilbert, Chon fut prise d’un tel accès de rire, qu’elle se renversa sur sa chaise en éclatant.
