Mais à côté de la Seine, au milieu du bourg, devant le seuil de ces maisons, passait la grande route de Versailles, dont il avait tant d’intérêt à s’écarter.


Gilbert, un instant, n’eut plus ni fatigue ni faim. Il voyait au reste à l’horizon un grand amas de maisons perdues dans la vapeur matinale; il jugea que c’était Paris, prit sa course de ce côté-là, et ne s’arrêta que lorsqu’il sentit l’haleine près de lui manquer.


Il se trouvait au milieu du bois de Meudon, entre Fleury et le Plessis-Piquet.


– Allons, allons, dit-il en regardant autour de lui, pas de mauvaise honte. Je ne puis manquer de rencontrer quelque ouvrier matinal, de ceux qui s’en vont à leur travail un gros morceau de pain sous le bras. Je lui dirai: «Tous les hommes sont frères et, par conséquent, doivent s’entraider. Vous avez là plus de pain qu’il ne vous en faut, non seulement pour votre déjeuner, mais même pour tout le jour, tandis que, moi, je meurs de faim.» Et alors, il me tendra la moitié de son pain.


La faim rendait Gilbert encore plus philosophe, et il continuait ses réflexions mentales.


– En effet, disait-il, tout n’est-il pas commun aux hommes sur la terre? Dieu, cette source éternelle de toutes choses, a-t-il donné à celui-ci ou à celui-là l’air qui féconde le sol, ou le sol qui féconde les fruits? Non; seulement, plusieurs ont usurpé; mais aux yeux du Seigneur comme aux yeux du philosophe, personne ne possède; celui qui a, n’est que celui à qui Dieu a prêté.


Et Gilbert ne faisait que résumer avec une intelligence naturelle ces idées vagues et indécises à cette époque, et que les hommes sentaient flotter dans l’air et passer au-dessus de leur tête, comme ces nuages poussés vers un seul point et qui, en s’amoncelant, finissent par former une tempête.



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