
– Quelques-uns, reprenait Gilbert tout en suivant sa route, quelques-uns retiennent de force ce qui appartient à tous. Eh bien! à ceux-là on peut arracher de force ce qu’ils n’ont que le droit de partager. Si mon frère qui a trop de pain pour lui me refuse une portion de son pain, eh bien! je… la prendrai de force, imitant en cela la loi animale, source de tout bon sens et de toute équité, puisqu’elle dérive de tout besoin naturel. À moins cependant que mon frère ne me dise: «Cette part que tu réclames est celle de ma femme et de mes enfants»; ou bien: «Je suis le plus fort et je mangerai ce pain malgré toi.»
Gilbert était dans ces dispositions de loup à jeun, quand il arriva au milieu d’une clairière dont le centre était occupé par une mare aux eaux rousses, bordées de roseaux et de nymphéas.
Sur la pente herbeuse qui descendait jusqu’à l’eau rayée en tous sens par des insectes aux longues pattes, brillaient, comme un semis de turquoises, de nombreuses touffes de myosotis.
Le fond de ce tableau, c’est-à-dire l’anneau de la circonférence, était formé d’une haie de gros trembles; des aunes remplissaient de leur branchage touffu les intervalles que la nature avait mis entre les troncs argentés de leurs dominateurs.
Six allées donnaient entrée dans cette espèce de carrefour; deux semblaient monter jusqu’au soleil, qui dorait la cime des arbres lointains, tandis que les quatre autres, divergentes comme les rayons d’une étoile, s’enfonçaient dans les profondeurs bleuâtres de la forêt.
Cette espèce de salle de verdure semblait plus fraîche et plus fleurie qu’aucune autre place du bois.
Gilbert y était entré par une des allées sombres.
Le premier objet qu’il aperçut lorsque, après avoir embrassé d’un coup d’œil l’horizon lointain que nous venons de décrire, il ramena son regard autour de
