
Cette nuit-là, je suis resté allongé sur mon lit jusqu’à être à peu près certain que mes parents dormaient. Je me suis ensuite levé, j’ai allumé une lampe et sorti le nouveau (ou plutôt très ancien) livre, Histoire de l’Humanité dans l’Espace, de sa cachette derrière une commode en pin.
J’en ai feuilleté les pages fragiles, sans les lire. J’avais bien l’intention de lire l’ouvrage, mais ce soir-là, j’étais trop fatigué pour lui prêter une attention suffisante, et de toute manière je voulais savourer les mots (tout mensonges et fictions qu’ils pussent être), pas les parcourir. Ce soir-là, j’avais juste envie de jeter un coup d’œil, autrement dit, de regarder les images.
Il y avait des douzaines de photographies, et chacune me captivait par de nouvelles merveilles et invraisemblances. L’une d’elles montrait – ou prétendait montrer – des hommes debout sur la surface de la Lune, tout comme l’avait dit Julian.
Ces hommes sur le cliché étaient de toute évidence américains. Ils avaient des drapeaux cousus aux épaules de leur tenue lunaire, une version archaïque de notre propre drapeau, avec un peu moins que les soixante étoiles habituelles. Ils portaient des tenues blanches ridiculement encombrantes, comme celles des Inuits en hiver, et des casques dont les visières dorées leur dissimulaient le visage. J’ai supposé qu’il faisait très froid, sur la Lune, si les explorateurs avaient besoin de protections aussi volumineuses. Ils avaient dû arriver en hiver. Sauf qu’il n’y avait ni glace ni neige près d’eux. La Lune ne semblait guère qu’un désert, sèche comme une brindille et aussi poussiéreuse que la garde-robe d’un Dépoteur.
Je ne peux dire combien de temps j’ai regardé cette photo en essayant de la comprendre. Peut-être plus d’une heure. Je ne peux décrire non plus ce qu’elle suscitait en moi… je me sentais plus grand que moi-même, mais seul, comme si j’avais grandi jusqu’aux nuages et perdu de vue tout ce qui m’était familier. Quand j’ai enfin refermé le livre, la lune s’était levée de l’autre côté de ma fenêtre… la véritable lune, je veux dire, une pleine lune d’équinoxe, grosse et orange, à moitié dissimulée par les nuages déchirés par le vent.
