
CHAPITRE TWO
La porte de notre chambre est restée entrouverte. J'entends la noble voix béruréenne en train d'accomplir son office. Un sacré persévérant, Béru ! Il s'obstinerait à interroger un mort si on lui ordonnait de le faire mettre à table. L'état semi-comateux de l'opéré ne l'intimide pas. Il bavasse paisiblement, comme s'il se trouvait accoudé au rade d'un troquet avec un poivrot de rencontre.
Sa tactique est élémentaire, mais de bon ton : se raconter d'abord, histoire de mettre son interlocuteur en confiance. Alors il brode, il tartine, il détaille. C'est le parfait mouton.
— Moi, je roulais peinardement avec ma cargaison de moutarde que j'étais été charger à Dijon. Et puis voilà que sur l'autoroute, un gus qui me précédait devant moi prend la fantaisie de voltefacer. Tu juges ? Sur un autoroute ! J'sais pas ce qui l'a passé par le caberlot à c't'enflure ! Un demi-tour complet, pile devant moi que j'arrivais ! Et il cale comme un manche, en plein travers de l'autoroute ! Textuel ! Je me dis : Alexandre, t'as plus le temps de freiner, mon mec ; si tu percutes cet affreux connard avec ton vingt tonnes, un sous-main lui servira de cercueil. » Je veux pas me vanter, mais chez les Bérurier, on a beau avoir le sang chaud, c'est pas le sang-froid qui nous manque. V’là que je file un coup de volant vachement sec. Le tout pour le tout, quoi ! Mon trente tonnes bascule et fait seize tonneaux ! Seize ! C'est le rapport de police ! Ah ! ei t'aurais vu ce travail, mon pote ! Cinquante tonnes de moutarde sur l'autoroute du sud, à cause d'un endoffé que si les mecs de la préfecture sont pas des cons ils se torcheront en couronne avec son permis de conduire ! La circulanche paralysée pendant des heures ! cinquante mille kilos de moutarde, t'imagines ? Au moment que je te cause, les C.R.S. font encore la chaîne avec des seaux pour déblayer. Et ils déversent des tombereaux de sable sur la chaussée dégagée, manière de pas que ça glisse…
