— Essuie tes lèvres pleines de vinasse, Gros, tu ressembles à Guillaume II, et puis boutonne ta braguette, ça fera moins triste.

Il obéit, mais me roule un œil mauvais.

— Oh ! dis, la Lumière de la Poule, moule-moi un peu. C'est pas parce que je suis noircicot qu'il faut me prendre pour un esclave !

* * *

Nous optons pour le restaurant le plus gastronomique du complexe Intermondial et Béru s'empare du vaste menu, comme un naufragé d'une épave. Il l'ouvre avec un tel recueillement qu'il me semble ouïr des bribes d'orgue par-delà le brouhaha capiteux de la salle luxueuse.

« Le foie gras des Landes, le pâté de caille aux raisins, le…

Je le laisse réciter sa prière pour mater attentivement les convives qui nous entourent. Je tâche à repérer ceux que Béru semblerait intéresser ; mais je dois reconnaître que personne ne fait attention à nous. Sans être à proprement parler une ville cosmopolite, Genève est un baut-lieu de rencontre et des visiteurs de toutes races s'y côtoient. Béru est peut-être le seul faux Noir du restaurant, mais il n'est pas le seul Noir. Toutes les couleurs de peau sont représentées : du jais le plus luisant au blanc le plus laiteux, en passant par le jaune, l'ocre, le vert, le gris et le vert-de-gris.

« … la poularde du chef, les rognons flambés, les ris de veau à la crème, la côte bœuf persillée… Je vais prendre une côte de bœuf, décide le Gros, car tout compte fait c'est plus avantageux qu'une côte de veau. »

Une flaque de salive souille le menu.

— Tu ne vois pas que la côte de bœuf c'est pour deux personnes ! avertis-je.

— Eh bien ! j'en prendrai deux, vu que je mange comme quatre ! riposte Monsieur-la-Tortore. Et je commencerai par un pied de porc sauce madère, pour dire de colmater mes dents aux caries avant la grosse offensive !



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