— Aux grands maux les grands remèdes, décide-t-il.

J'ai déjà pigé. Un léger frémissement parcourt ma dextre lorsque je m'empare du menu flacon.

— Quelle est la dose prescrite, docteur ? demande-je d'une voix qui s'efforce de paraître négligente.

— Tout le contenu, murmure-t-il sans presque entrouvrir ses lèvres minces.

— Vous me faites faire de drôles de choses, ne puis-je m'empêcher de soupirer.

— Ce n'est pas moi, ce sont les circonstances, San-Antonio. Pour calmer votre conscience, laissez-moi vous faire remarquer que, selon votre propre estimation, cet homme est perdu !

— Ça risque de… heu… précipiter les choses ?

Il se lève, rafle son chapeau et le tient dans son bras arrondi, comme s'il s'agissait d'un gros nid où un oiseau rare couverait des œufs délicats.

— Franchement, je suis incapable de vous le dire, mon cher. Tout ce que je sais, c'est que cette drogue rend les gens loquaces. Extrêmement loquaces. Elle provoque une espèce de délire.

Tel le vaillant Saint-Cyrien enfilant ses gants avant l'attaque, mon honorable patron commence de passer les siens, doigt par doigt, avec cette méticulosité qu'il apporte à tous ses actes.

— San-Antonio, reprend-il, il faut lui administrer ceci pendant qu'il peut encore parler, tant pis si ce… stimulant doit abréger sa vie de quelques heures, il importe que nous sachions l'objet de son voyage en Europe, des intérêts…

— Supérieurs ? propose-je, en le voyant hésiter, car je connais parfaitement son vocabulaire.

Son visage s'éclaire quelque peu.

— C'est cela : supérieurs, s'empresse le Vioque ; des intérêts supérieurs sont en jeu, San-Antonio.



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