On attribua ces réajustements à la guerre, car les guerres ont de tristes conséquences. On n’y peut rien, c’est la guerre. On ne peut empêcher la réalité.

Le soir même je rassemblai mes biens dans des cartons récupérés à la supérette et décidai de retourner là d’où je venais. Ma vie était emmerdante alors je pouvais bien la mener n’importe où. J’aimerais bien une autre vie mais je suis le narrateur. Il ne peut pas tout faire, le narrateur : déjà, il narre. S’il me fallait, en plus de narrer, vivre, je n’y suffirais pas. Pourquoi tant d’écrivains parlent-ils de leur enfance ? C’est qu’ils n’ont pas d’autre vie : le reste, ils le passent à écrire. L’enfance est le seul moment où ils vivaient sans penser à rien d’autre. Depuis, ils écrivent, et cela prend tout leur temps, car écrire utilise du temps comme la broderie utilise du fil. Et de fil on n’en a qu’un.

Ma vie est emmerdante et je narre ; ce que je voudrais, c’est montrer ; et pour cela dessiner. Voilà ce que je voudrais : que ma main s’agite et que cela suffise pour que l’on voie. Mais dessiner demande une habileté, un apprentissage, une technique, alors que narrer est une fonction humaine : il suffit d’ouvrir la bouche et de laisser aller le souffle. Il faut bien que je respire, et parler revient au même. Alors je narre, même si toujours la réalité s’échappe. Une prison de souffle n’est pas très solide.

Là-bas, j’avais admiré la beauté des yeux de mon amie, celle dont j’étais si proche, et j’avais essayé de les dépeindre. « Dépeindre » est un mot adapté à la narration, et aussi à mon incompétence de dessinateur : je la dépeignis et cela ne fit que des gribouillis. Je lui demandai de poser les yeux ouverts et de me regarder pendant que mes crayons aux couleurs denses s’agitaient sur le papier, mais elle détournait son regard.



12 из 658