Ses yeux si beaux s’embuaient et elle pleurait. Elle ne méritait pas que je la regarde, disait-elle, encore moins que je la peigne, ou dessine, ou représente, elle me parla de sa sœur, qui était beaucoup plus belle qu’elle, avec des yeux magnifiques, une poitrine de rêve, de celles que l’on sculptait à l’avant des vieux bateaux, tandis qu’elle… Je devais poser mes crayons, la prendre dans mes bras, et caresser doucement ses seins en la rassurant, en essuyant ses yeux, en lui répétant tout ce que je ressentais à son contact, à ses côtés, à la voir. Mes crayons posés sur mon dessin inachevé ne bougeaient plus, et je narrais, je narrais, alors que j’aurais voulu montrer, je m’enfonçais dans le labyrinthe de la narration alors que j’aurais juste voulu montrer comment c’était, et j’étais condamné encore et encore à la narration, pour la consolation de tous. Je ne parvins jamais à dessiner ses yeux. Mais je me souviens de mon désir de le faire, un désir de papier.

Ma vie emmerdante pouvait bien se déplacer. Sans attaches, j’obéis aux forces de l’habitude qui agissent comme la gravitation. Le Rhône que je connaissais m’allait mieux finalement que l’Escaut que je ne connaissais pas ; finalement, c’est-à-dire en fin, c’est-à-dire pour la fin. Je rentrai à Lyon pour en finir.


Tempête du Désert me foutit à la porte. J’étais une victime collatérale de l’explosion que l’on ne vit pas, mais dont nous entendions l’écho par les images vides de la télévision. J’étais si peu accroché à la vie qu’un soupir lointain m’en détacha. Les papillons de l’US Air Force battirent de leurs ailes de fer, et à l’autre bout de la Terre cela déclencha une tornade en mon âme, un déclic, et je revins là d’où je venais. Cette guerre fut le dernier événement de ma vie d’avant ; cette guerre fut la fin du XXe siècle où j’avais grandi. La guerre du Golfe altéra la réalité, et la réalité brusquement céda.



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