Ces soldats dépenaillés auraient tout aussi bien pu être équipés de fusils en bois. Ceux qui ne sortaient pas à temps étaient ensevelis dans leurs abris par des bulldozers qui chargeaient en ligne, qui repoussaient le sol devant eux et rebouchaient les tranchées avec ce qu’elles contenaient. Cela dura quelques jours, cette guerre étrange qui ressemblait à un chantier de démolition. Les chars soviétiques des Irakiens tentèrent une grande bataille sur terrain plat comme à Koursk, et ils furent déchiquetés par un passage simple d’avions à hélices. Les avions lents de frappe au sol les criblèrent de boulettes d’uranium appauvri, un métal nouveau, qui a la couleur verte de la guerre et pèse plus lourd que le plomb, et pour cela traverse l’acier avec encore plus d’indifférence. Les carcasses, on les laissa, et personne ne vint voir l’intérieur des chars fumants après le passage des oiseaux noirs qui les tuaient ; à quoi cela pouvait-il ressembler ? À des boîtes de raviolis éventrées jetées au feu ? Il n’en est pas d’images et les carcasses restèrent dans le désert, à des centaines de kilomètres de tout.

L’armée irakienne se décomposa, la quatrième armée du monde reflua en désordre par l’autoroute au nord de Koweït City, une colonne désordonnée de plusieurs milliers de véhicules, camions, voitures, autobus, tous surchargés de butin et roulant au pas, s’étirant pare-chocs contre pare-chocs. À cette colonne en fuite on mit le feu, par des hélicoptères je crois, ou par avions, qui vinrent du sud au ras du sol et lâchèrent des chapelets de bombes intelligentes, qui exécutaient leur tâche avec un manque très élaboré de discernement. Tout brûla, les machines de guerre, les machines civiles, les hommes, et le butin qu’ils avaient volé à la cité pétrolière. Tout coagula dans un fleuve de caoutchouc, métal, chair et plastique. Ensuite la guerre s’arrêta. Les chars coalisés de couleur sable s’arrêtèrent en plein désert, arrêtèrent leurs moteurs, et le silence se fit. Le ciel était noir et ruisselait de la suie grasse des puits en feu, il flottait partout l’odeur ignoble du caoutchouc brûlé avec de la chair humaine.



15 из 658