Un lundi du début de 1991 j’appris à la radio que Lyon était bloquée par la neige. Les chutes de la nuit avaient coupé les câbles, les trains restaient en gare, et ceux qui avaient été surpris dehors se couvraient d’édredons blancs. Les gens à l’intérieur essayaient de ne pas paniquer.

Ici sur l’Escaut tombaient à peine quelques flocons, mais là-bas plus rien ne bougeait sauf de gros chasse-neige suivis d’une file de voitures au pas, et les hélicoptères portaient secours aux hameaux isolés. Je me réjouis que cela tombe un lundi, car ici ils ne savaient pas ce qu’était la neige, ils s’en feraient une montagne, une mystérieuse catastrophe sur la foi des images que la télévision donnait à voir. Je téléphonais à mon travail situé à trois cents mètres et prétendis être à huit cents kilomètres de là, dans ces collines blanches que l’on montrait aux journaux télévisés. Je venais de là-bas, du Rhône, des Alpes, ils le savaient, j’y retournais parfois pour un week-end, ils le savaient, et ils ne savaient pas ce qu’étaient des montagnes, ni la neige, tout concordait, il n’y avait pas de raison que je ne sois pas bloqué comme tout le monde.

Ensuite je me rendis chez mon amie, qui logeait en face de la gare.

Elle ne fut pas surprise, elle m’attendait. Elle aussi avait vu la neige, les flocons par la fenêtre et les bourrasques à la télé sur le reste de la France. Elle avait téléphoné à son travail, de cette voix fragile qu’elle pouvait prendre au téléphone : elle avait dit être malade, de cette grippe bien sévère qui ravageait la France et dont on parlait à la télévision. Elle ne pourrait pas venir aujourd’hui. Quand elle m’ouvrit elle était encore en pyjama, je me déshabillai et nous nous couchâmes dans son lit, à l’abri de la tempête et de la maladie qui ravageaient la France, et dont il n’y avait aucune raison, vraiment aucune raison, que nous soyons épargnés. Nous étions victimes comme tout le monde. Nous fîmes l’amour tranquillement pendant que dehors un peu de neige continuait de tomber, de flotter et d’atterrir, flocon après flocon, pas pressée d’arriver.



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