
Mon amie vivait dans un studio, une seule pièce et une alcôve, et un lit dans l’alcôve occupait toute la place. J’étais bien auprès d’elle, enveloppé dans la couette, nos désirs calmés, nous étions bien dans la chaleur tranquille d’une journée sans heures pendant laquelle personne ne savait où nous étions. J’étais bien au chaud dans ma niche volée, avec elle qui avait des yeux de toutes les couleurs, que j’aurais voulu dessiner avec des crayons vert et bleu sur du papier brun. J’aurais voulu, mais je dessinais si mal, et pourtant seul le dessin aurait pu rendre grâce à ses yeux d’une merveilleuse lumière. Dire ne suffit pas ; montrer est nécessaire. La couleur sublime de ses yeux échappait au dire sans laisser de traces. Il fallait montrer. Mais montrer ne s’improvise pas, ainsi que les stupides télévisions le prouvaient tous les jours de l’hiver de 1991. Le poste était dans l’alignement du lit et nous pouvions voir l’écran en tassant les oreillers pour surélever nos têtes. À mesure qu’il séchait le sperme tirait les poils de mes cuisses, mais je n’avais aucune envie de prendre une douche, il faisait froid dans le réduit de la salle de bains, et j’étais bien auprès d’elle, et nous regardions la télévision en attendant que le désir nous revienne.
La grande affaire de la télé était Desert Storm, Tempête du Désert, un nom d’opération pris dans Star Wars, conçu par les scénaristes d’un cabinet spécialisé. À côté gambadait Daguet, l’opération française et ses petits moyens. Daguet, c’est le petit daim devenu un peu grand, Bambi juste pubère qui pointe ses premiers bois, et il sautille, il n’est jamais loin de ses parents. Où vont-ils chercher leurs noms, les militaires ? Daguet, qui connaît ce mot ? Ce doit être un officier supérieur qui l’a proposé, qui pratique la vénerie sur ses terres de famille.
