
Vladimir Mikhanovski
L’atelier de Charlie MacGrown
La ville de Tristown n’est pas étendue. De chaque faubourg, on peut voir le faubourg opposé, tous deux sont crasseux. L’hôtel de ville, la banque et, peut-être, la prison, voilà toutes les curiosités locales. La vie coulait sans incidents, comme dans le sommeil… D’ailleurs, c’est par les rêves que tout a commencé.
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Massif, au bord de la déchéance, Charlie craignait, comme toujours, de s’endormir. Vers minuit, il mit ses pantoufles et monta sur le toit prendre le frais. Contente d’elle-même, la lune éclairait généreusement à la fois les toits plats des cottages jumeaux, l’aiguille de l’hôtel de ville et la petite rivière sinueuse qui, maintenant, semblait être pleine d’énigmes. La rivière exhalait un souffle humide et les grenouilles faisaient un vacarme assourdissant.
Charlie n’avait pas envie de retourner dans son inconfortable chambre de célibataire. De noires pensées l’assaillaient. Il n’avait aucune épargne pour les mauvais jours. Toute sa vie, il avait bossé pour la Western Company. Et avec quel résultat ?
Charlie arrêta son regard pensif sur l’imposant édifice de la banque, le dirigea sur le cube sombre de la prison et soupira. Non, l’opération du larynx n’était pas dans ses moyens. Il est vrai qu’ayant empoché l’argent de la visite, le médecin consola quelque peu Charlie en lui disant que le mal n’était pas mortel. Mais comment vivre en faisant des cauchemars chaque nuit ?
Partir n’importe où ? Vagabonder, traverser le continent ? Non, on ne se fuit pas soi-même.
Charlie cracha sur les pavés luisants.
Tout ce qu’on voudra, mais pas cette saleté. Les yeux à peine fermés, le cauchemar arrivait qui, tout de suite, éveillait Charlie, inondé d’une sueur glacée. Quelqu’un l’étranglait avec des doigts osseux, Charlie essayait, de toutes ses forces, de se libérer, mais en vain… Il se réveillait. Et c’était pareil chaque nuit.
