Néanmoins, on peut compter au nombre des choses qui n’ont pas changé les quartiers où les détritus sont rassemblés. L’ordure est partout la même dans le monde, à toutes les époques, et la ressemblance de famille entre des tas d’ordures est parfaite. Ainsi, le voyageur qui visite les environs de Montrouge peut, sans difficulté, remonter dans son imagination jusqu’à l’année 1850.


Cette année-là, je faisais un séjour prolongé à Paris. J’étais très amoureux d’une jeune demoiselle qui, bien qu’elle partageât ma passion, avait si totalement cédé à la volonté de ses parents qu’elle leur avait promis de ne pas me voir ou de ne pas m’écrire pendant une année. Moi aussi, j’avais été obligé d’accepter ces conditions, avec le vague espoir de l’approbation parentale. Durant cette période de probation, j’avais promis de rester hors du pays et de ne pas écrire à ma bien-aimée jusqu’à l’expiration de l’année. Naturellement, le temps me pesait beaucoup. Il n’y avait personne dans ma propre famille ou dans le cercle de mes amis qui pût me donner des nouvelles d’Alice, et aucun membre de sa famille à elle n’avait, je regrette de le dire, assez de magnanimité pour m’envoyer ne fût-ce qu’un mot occasionnel de réconfort touchant sa santé ou son bien-être. Je passai six mois à errer à travers l’Europe; mais comme je ne pus trouver de distractions satisfaisantes dans ces voyages, je décidai de venir à Paris où, au moins, je ne serais pas loin de Londres, au cas où quelque bonne nouvelle pourrait m’appeler là-bas avant le moment indiqué. Que «l’espoir différé rend le cœur malade» ne fut jamais aussi vrai que dans mon cas, parce que, à mon désir perpétuel de voir le visage que j’aimais, s’ajoutait en moi une anxiété qui me torturait parce que j’avais peur à l’idée que quelque accident pourrait m’empêcher de prouver à Alice, le moment venu, que pendant toute cette longue période probatoire j’avais été digne de sa confiance et fidèle à mon amour pour elle. Ainsi, chaque voyage nouveau que j’entreprenais me donnait une sorte de plaisir cruel, parce qu’il impliquait des conséquences possibles plus graves que celles qu’il aurait comportées en temps ordinaire.



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