
Non loin de la côte malaise, vers l'est, une exploitation d'hévéas se retrouvait livrée à elle-même, son propriétaire né à Tulle venant de s'éteindre à l'hôpital d'Ipoh. La succession déclenchant des litiges, des procès à rallonges, les hommes de lois se virent contraints de recruter un gérant provisoire; une candidature francophone les soulagerait. Jean-François Pons, dont le jeune passé d'imprimeur offrait toute garantie de sérieux, fut aussitôt engagé. Après que Blachon eut calculé ses honoraires au creux de la main, il proposa d'étaler le paiement sur huit mois.
Huit mois et plus, Pons se fatigua durement, coordonnant tôt le matin les équipes d'ouvriers agricoles, vérifiant les comptes au plus chaud de la sieste, passant ses nuits à lire entre les lignes du Manuel du planteur d'hévéa de Bouychou. Très vite il fut du dernier bien avec les paysans qui le voyaient enfouir la graine comme eux par tous les temps, nourrir le sol, repiquer les pousses et greffer les plants, saigner les arbres à l'aube et transporter leur sève à la petite usine de la plantation, près de la mare passementée de kapok sur pied. Il avait perfectionné son malais, s'était mis au chinois auprès des contremaîtres, il n'abusa jamais de son état de gérant. Il partageait les nouilles rurales, les couches rurales; on lui attribua, dans une exploitation voisine, deux enfants qu'il entretenait volontiers. Il sut se faire populaire.
Le parachèvement de cette nouvelle vie, si bien transformée, ne consisterait-il pas dans l'adoption d'un nouveau nom? L'imaginatif Pons eût par exemple aimé se faire appeler Tuan, titre éprouvé de noblesse locale, mais les employés se montrèrent réticents.
