
Chez certains, le signal était très puissant. C’étaient les clients qu’on servait en premier dans les boutiques. Celui de Mémé Ciredutemps se répercutait sur les montagnes quand elle le voulait ; quand elle marchait en forêt, tous les loups et les ours s’enfuyaient dans l’autre sens.
Elle pouvait aussi l’interrompre.
C’était ce qu’elle faisait maintenant. Tiphaine devait se concentrer pour la voir. La majeure partie de son cerveau lui disait qu’il n’y avait personne en face d’elle.
Bon, songea-t-elle, ça suffit comme ça. Elle toussa. Soudain, ce fut comme si Mémé Ciredutemps avait toujours été là.
« Mademoiselle Trahison va très bien, dit Tiphaine.
— Une brave femme, fit Mémé. Oh oui.
— Elle a ses petites manies.
— Aucune d’entre nous est parfaite.
— Elle essaye de nouveaux yeux.
— Bien, ça.
— Il s’agit de deux corbeaux…
— Pas plus mal.
— Mieux que la souris dont elle se sert d’habitude.
— J’imagine. »
La conversation se poursuivit un moment sur le même registre, jusqu’à ce que Tiphaine commence à se lasser d’effectuer tout le travail. La plus élémentaire des politesses, ça existait, après tout. Très bien, elle savait maintenant ce qu’elle devait faire.
« Madame Persoreille a écrit un autre livre, dit-elle.
— Il paraît », répliqua Mémé. Les ombres de la chaumière parurent s’épaissir un peu plus.
Bon, ça expliquait la bouderie. Rien que penser à madame Persoreille mettait Mémé Ciredutemps en rogne. Pour Mémé Ciredutemps, rien ne méritait grâce chez madame Persoreille. Elle n’était pas née dans le pays, ce qui constituait déjà presque un crime. Elle écrivait des livres, et Mémé Ciredutemps ne faisait pas confiance aux livres. Et madame Persoreille (prononcé Perce-raye, du moins par l’intéressée) croyait aux baguettes étincelantes, aux amulettes magiques, aux runes mystiques et au pouvoir des étoiles, tandis que Mémé Ciredutemps croyait aux tasses de thé, aux gâteaux secs, à la toilette du matin à l’eau froide et… Enfin, elle croyait surtout à Mémé Ciredutemps.
