
Ce qui empêchait d’en arriver là, c’était l’habitude de rendre des visites. Les sorcières se rendaient sans arrêt visite les unes aux autres, se déplaçaient parfois loin pour une tasse de thé et un petit pain au lait. Elles le faisaient en partie pour potiner, évidemment, parce que les sorcières adorent potiner, surtout quand c’est plus excitant que véridique. Mais c’était essentiellement pour se tenir mutuellement à l’œil.
Aujourd’hui, Tiphaine rendait visite à Mémé Ciredutemps, qui était, de l’avis de la majorité des collègues (et de l’avis de Mémé elle-même), la sorcière la plus puissante des montagnes. Les échanges étaient d’une très grande courtoisie. Aucune ne disait : « Alors, pas encore perdu la boule ? » ni « Sûrement pas ! J’ai l’esprit aussi affûté qu’une cuiller ! » Elles n’en avaient nul besoin. Elles comprenaient de quoi il retournait, aussi discutaient-elles d’autre chose. Mais, quand elle était de mauvais poil, Mémé Ciredutemps donnait du fil à retordre.
Elle restait silencieuse, immobile dans son fauteuil à bascule. Certaines personnes ont le don de la parole ; Mémé Ciredutemps avait celui du silence. Elle pouvait rester tellement silencieuse et immobile qu’elle disparaissait. On oubliait sa présence. Les lieux se vidaient.
Ce qui troublait tout le monde. C’était sans doute le but. Mais Tiphaine avait elle aussi appris le silence auprès de Mémé Patraque, sa vraie grand-mère. Aujourd’hui elle apprenait qu’en restant parfaitement tranquille on devenait presque invisible.
Mémé Ciredutemps était une experte.
Pour Tiphaine, ça tenait du sortilège « je ne suis pas là », si c’était bien un sortilège. Chacun, se disait-elle, a quelque chose en lui qui révèle au monde où il se trouve. Voilà pourquoi on sent souvent quand on a quelqu’un derrière soi, même s’il ne fait aucun bruit. On reçoit son signal « je suis là ! »
