
Là, ce fumet rouge-noir de viande rôtie ; excitant, salivant ; à la fois tentant et vaguement désagréable à mesure que les différentes zones de son cerveau analysaient l’odeur. La partie animale flairait la source de ravitaillement, la nourriture riche en protéines ; le tronc cérébral, lui, percevait la présence de cellules mortes incinérées… tandis que le cerveau antérieur méprisait également ces deux signaux, sachant le ventre de Gurgeh plein et la viande rôtie artificielle.
Lui parvenait aussi l’odeur de la mer, une odeur saline qui franchissait dix kilomètres au moins par-dessus la plaine et les collines basses, autre connexion filamenteuse, comme le fin réseau de fleuves et de canaux reliant le lac sombre à l’océan agité, ondoyant, qui s’étendait derrière les pâtures et les forêts parfumées.
Bleu Vif était une sécrétion de joueur-de-jeux, un produit des glandes génomanipulées par la Culture chez tous ses sujets, et nichées à la base du crâne de Gurgeh, sous les antiques aires inférieures, animales, de son cerveau. La panoplie de drogues à sécrétion interne entre lesquelles pouvait choisir l’immense majorité des membres de la Culture comprenait trois cents composés de complexité et de popularité variable ; Bleu Vif était l’un des moins usités : il ne procurait aucun plaisir immédiat, et sa sécrétion nécessitait une forte dose de concentration. Mais il était propice au jeu. Le complexe devenait simple, l’insoluble abordable et l’inconnaissable évident. Une drogue utilitaire, un modificateur d’abstractions ; ni amplificateur sensoriel, ni stimulant sexuel, ni survolteur physiologique.
Il n’en avait nul besoin.
