
« Tu es un réactionnaire, répondit Chamlis. C’est le jeu qui compte. C’est ce que dit la sagesse populaire, n’est-ce pas ? L’important, c’est de s’amuser, et non de l’emporter. Se glorifier de la défaite d’autrui, avoir besoin de rechercher cette fierté, c’est montrer son incomplétude et son inadéquation fondamentales.
« C’est ce qu’on dit. C’est ce que croient tous les autres, fit Gurgeh en hochant lentement la tête.
« Mais pas toi ?
« Moi, je… (L’homme semblait avoir du mal à trouver ses mots.) J’exulte quand je gagne. C’est meilleur que l’amour, meilleur que le sexe ou n’importe quelle stimulation endocrine ; c’est le seul moment où je me sens… (Il secoua la tête et ses lèvres se contractèrent) Réel, acheva-t-il. Où je me sens moi-même. Le reste du temps… Je ressens plus ou moins ce que doit éprouver ce petit drone ex-Circonstances Spéciales, Mawhrin-Skel ; comme si on m’avait spolié d’un quelconque… droit de naissance.
« Ah bon, c’est en cela que tu te sens des affinités avec lui ? fit froidement Chamlis en se composant une aura appropriée. Je me demandais aussi ce que tu pouvais bien trouver à cette épouvantable machine.
« L’amertume, poursuivit Gurgeh en se renfonçant dans son siège. Voilà ce que je lui trouve. Cela a au moins le mérite de la nouveauté. »
Il se leva, s’approcha du feu et entreprit de piquer les bûches du bout de son tisonnier en fer forgé avant de placer par-dessus le tout un nouveau bout de bois, qu’il manipula gauchement à l’aide d’une lourde pince.
« Nous sommes loin de vivre une époque héroïque, reprit-il à l’intention du drone sans quitter le feu des yeux. L’individu n’a plus cours. Voilà pourquoi la vie nous est à tous si facile. Puisque nous ne comptons pas, nous ne risquons rien. Plus personne ne peut avoir de réel impact sur quoi que ce soit, de nos jours.
