
Voilà. Je vous en ai assez dit sur les composantes de la Culture pour que vous puissiez vous repérer sans trop de mal dans les ouvrages que vous allez lire. Je vous en ai même peut-être trop dit, non pas tant que j’aie gâché un effet de surprise, car il vous reste l’essentiel à découvrir, que pour votre bien et pour le mien. Car souvenez-vous-en bien : nous ne sommes pas censés connaître l’existence de la Culture, et encore moins les détails de son fonctionnement. Tenons-nous-en donc, et fermement, dans votre intérêt et dans le mien, à l’idée qu’il ne s’agit ici que de fictions. D’utopies. Pas question d’avouer autre chose. Vous allez comprendre pourquoi.
Iain M. Banks a donc décrit une utopie. Ce n’est pas là un mot à prendre à la légère, même s’il est aujourd’hui galvaudé. Que peut être une utopie à présent ? Une forme idéale et idéologiquement définie de société ? Mais notre siècle primitif a appris, dans le sang, à se défier des plans de la perfection. Historiquement – et pardonnez à un pédantisme directement issu d’un contact trop prolongé avec des IA –, l’utopie est un genre littéraire relevant de la philosophie politique et qui est née à une époque où des penseurs éminents ont pu :
a) réfléchir à l’organisation des sociétés ;
b) considérer qu’il pouvait exister des sociétés meilleures que toutes celles alors connues, c’est-à-dire, à volonté, plus justes, plus efficaces, plus harmonieuses, ignorant l’envie, la guerre et l’insubordination, plus respectueuses des lois éternelles des dieux, des hiérarchies de la nature, ou de la volonté des sages, à la limite parfaites et donc immuables ;
c) estimer qu’il n’y avait pas de raison logique pour que l’avenir historique soit différent du passé historique et que, par suite, les sociétés idéales n’avaient aucune raison d’advenir dans l’histoire, si même elles avaient existé dans un passé reculé presque oublié, d’avant une chute.
