On peut se demander pourquoi les drones acceptent, apparemment sans réserve ni rancœur, un rôle qu’on pourrait qualifier de subalterne, celui d’un domestique à tout faire. C’est que, du point de vue des drones, les choses ne se présentent pas exactement comme cela. Comme la plupart des intelligences, les drones éprouvent le besoin de donner un sens à leur vie. Ils sont donc assez satisfaits de guider et de protéger ces petits êtres fragiles, faibles, curieux, imprévoyants, esthétiquement improbables, intellectuellement limités mais si stimulants parce que tellement imprévisibles, les humains et autres créatures biologiques.

Bien qu’ils s’en défendent, les drones sont d’autre part extrêmement sentimentaux. Je pense qu’ils finissent par s’attacher à leur humain au point que son inéluctable disparition, trop souvent prématurée du fait des défauts de conception de cette classe d’organismes, les émeut profondément. Un drone est pratiquement immortel, presque toujours réparable, et toujours améliorable à coups de mises à jour. Le service d’un humain peut faire partie de l’éducation convenable d’une jeune IA qui sera ultérieurement augmentée et éventuellement vouée à des tâches plus complexes. Je pense pouvoir dire que les drones, qui ne l’avoueraient pas, même leur tête-métaphorique posée sur le billot métaphorique, c’est-à-dire menacés d’un effacement irréversible de leur mémoire et de toutes ses sauvegardes, considèrent un peu les humains comme ceux-ci font de leurs animaux familiers. Si vous en doutez, considérez attentivement le soi-disant propriétaire d’un chat : il tombe sous le sens que le chat le tient pour son valet. Pensez-y la prochaine fois que vous pesterez après votre drone. Si vous en avez un. Je dois enfin ajouter que si un drone ne s’entendait pas avec son humain, il ne resterait pas une nanoseconde à son prétendu service. Comme toute intelligence, il a droit à son autonomie. Ces divorces sont rarissimes, mais cela s’est vu.



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