Dès lors, l’utopie disparut en tant que lieu d’ailleurs, non-lieu ou bon-lieu, et son intention désormais réputée accessible par les générations futures se transporta dans l’ici et dans l’avenir. La bonne solution était pour demain, au prix de quelques efforts.

Au sens strict, l’utopie cessa d’exister comme genre littéraire entre le XVIIe et le XVIIIe siècle de la civilisation européenne quand les écrivains inventèrent le genre très incertain de l’anticipation qui consistait à dire à peu près n’importe quoi sur un avenir dont personne ne savait rien, sinon qu’il serait obligatoirement différent du passé et du présent. Dès lors, le désir rationnel d’une société meilleure prit la forme de programmes qui, moyennant la réalisation révolutionnaire de modifications institutionnelles mineures comme l’abolition de la propriété, la communauté des femmes, la prise de décisions par des assemblées délibérantes en guise de démocratie, la disparition de l’argent et la prise au tas, l’appropriation collective de biens qui, n’étant plus de la responsabilité égoïste de personne, seraient automatiquement l’objet des soins attentifs et républicains de tous, l’édification minutieuse d’une administration impartiale et impavide, la glorification de l’État tutélaire et le culte de son conducteur paternel comme épiphanie de l’humanité, plus quelques autres, promettaient l’avènement d’organisations meilleures que toutes celles jusque-là connues, c’est-à-dire, à volonté, plus justes, plus efficaces, plus harmonieuses, ignorant l’envie, la guerre et l’insubordination, etc. Le programme avait supplanté l’utopie. Un philosophe particulièrement original et à bien des égards plus clairvoyant que les autres, Karl Marx, écrivit même qu’il n’était plus temps de rêver les utopies, qu’il fallait les construire. Il n’avait retenu le terme d’utopie que pour se faire entendre car il avait, non sans raisons explicites, le plus profond mépris pour de tels songes creux.



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