
Aussi bizarre que cela puisse paraître en notre époque d’infinie lucidité et de communication généralisée, la misère était alors si grande que beaucoup le prirent au pied de la lettre et entreprirent de tels programmes, plus ou moins lointainement inspirés de ses réflexions sur le médiocre état du monde. Le résultat ne se fit pas attendre et coûta quelques dizaines de millions de morts, au bas mot, ce qui lui aurait fait horreur. C’est que, dans leur volonté d’inscrire vite leur désir de progrès dans l’histoire, nos concepteurs de programmes sociétaux avaient estimé superflu de tenir compte des données de l’observation et de l’expérience, ou en gros de toute méthode scientifique, un peu comme un architecte qui penserait devoir mettre les fondations au grenier parce que cela évite de creuser. Dans leur enthousiasme révolutionnaire, ils auraient aboli la loi de la pesanteur. L’Homme Futur, bénéficiaire supposé de tant de merveilles, devait commencer par se laisser énergiquement remodeler de façon à les trouver merveilleuses. Il s’ensuivit, après les désordres qu’on a sommairement évoqués, une méfiance généralisée à l’endroit de tout programme, de toute idéologie, et même, du moins put-on le craindre un assez long temps, de toute pensée sociale un peu consistante. Les programmes globaux, explicatifs, prédictifs et normatifs, avaient rejoint les atlantides et les utopies dans les poubelles de l’histoire.
Mais comme les sociétés continuaient de changer, et même sur un rythme accéléré, et comme le désir de progrès n’avait heureusement pas disparu à la différence de la confiance dans la réalisation automatique d’un progrès objectif, vint le temps des projets.
