À côté d'elle, si réveillée, si exigeante avec la vie, ses invités paraissaient empaillés. Emily Cobbet était restée Emily Pendleton, éprouvant avec vivacité ce qu'autrui ressent, présente à chaque instant, dans chacun de ses gestes, si réelle, intègre, indocile, joueuse et refusant de composer avec le destin, de corrompre sa belle nature en acceptant les reptations du jeu social. La vie lui avait donné un métier difficile qu'elle exerçait de façon particulière ; peintre, elle avait le talent de faire ressortir dans ses portraits les vérités les plus secrètes de ses modèles. Quiconque se regardait peint par elle se voyait démasqué, mis à nu ; elle peignait le vrai visage des êtres, sous les tricheries de la peau.

Cigogne retrouva tout de suite le bonheur à la fois compliqué et léger qu'il y avait à aimer Emily ; et cela le rassura. Il progressa vers son cœur en intéressant d'abord son esprit. La conversation roula sur la folie ordinaire, celle qui se glisse en chacun ; la conformité de leurs vues sur cette question éveilla chez elle un intérêt qui, très vite, se mua en sympathie. Emily l'écouta et le vit peu à peu avec un plaisir qu'elle n'avait plus perçu en elle depuis longtemps ; la vivacité de cette griserie l'anima, développa chez elle des sentiments enfiévrés qui, bientôt, la jetèrent dans une inclination véritable. Jeremy commençait à deviner tout ce que promettaient ses regards presque caressants, ses gestes devenus plus gais, et surtout sa voix qui, par son altération déjà sensible, trahissait son désordre intérieur. De toute évidence, leurs esprits se convenaient. Emily trouvait en lui un caractère singulier dégagé de tout préjugé, une chaleur de ton, un enjouement qui remuaient avec force son imagination. Ce furieux venu de nulle part était l'homme le plus libre qu'elle eût jamais rencontré.



16 из 256