L'auteur, un écrivaillon français mort à vingt-trois ans, se rebellait contre la fatalité de la débandade de la passion ; mais sa prose était maladroite, insuffisante pour donner au roman tout le souffle que requérait son sujet. Et son héros n'était qu'un adolescent prolongé, accroché qu'il était à son idée de faire survivre sa passion, sans chercher à la transmuer en un amour authentique. Sans doute l'auteur du Zèbre était-il trop jeune pour s'aventurer dans cette voie.

À trente-huit ans, lord Cigogne entendait faire de sa vie l'histoire de gens heureux et gommer en lui les croyances délétères de sa civilisation, ces ondes de pensée qui l'égaraient. Son ambition n'était pas de rester l'amant de sa femme, mais de mettre de l'art dans le fait d'être son mari. Il ne rêvait plus de griser Emily en l'entraînant dans ses mises en scène romanesques. Si ses intrigues pouvaient la distraire, elles ne suffisaient pas à la contenter. Ces jeux n'allaient plus jusqu'à son âme. N'étaient-ils pas nés pour d'autres exigences, afin de satisfaire leurs aspirations ? Toutes ! Même les plus secrètes. Ah, tenter l'aventure de se combler ! Là était le sens de leur destinée commune.

Tandis qu'il veillait la dépouille de son chimpanzé dans la pénombre de la chapelle de Shelty Manor, lord Cigogne ignorait encore qu'il était sur le point de faire la découverte capitale qui allait dynamiter son existence réglée.

Quelque part sur cette terre, un étonnant petit peuple avait répondu pour lui à cette colossale question : comment fait-on pour aimer ?



2


Tard dans la nuit, lord Cigogne se trouvait seul dans la bibliothèque de la Royal Geographical Society de Londres, qu'il présidait. Penché sur un vieux pupitre, il consultait avec fièvre une liasse de documents moisis. Ce qu'il venait de découvrir le précipitait dans une méditation ardente. Tout ce qu'il cherchait depuis des années était là, sous ses yeux, décrit dans ce dossier humide légué à la Geographical Society par feu lady Brakesbury, une vierge de cent deux ans.



23 из 256