Chacun sait à peu près comment faire l'amant ; les romans sont riches de bons exemples. Mais comment pratique-t-on l'art d'être un mari ? Les mythes européens restaient étrangement muets sur cette question ; tous régnaient sur le monde de la première jeunesse, rares étaient ceux qui concernaient la vie amoureuse des adultes. Ces interrogations fermentaient dans la cervelle de Cigogne. Dans son entourage de Kensington, tout le monde semblait croire que le seul fait d'éprouver des sentiments était suffisant et que, ma foi, si ceux-ci se carapataient, c'était la faute à la fatalité, aux années qui filaient. Cette idée était tenace, presque indélébile ; elle imprégnait l'Europe depuis si longtemps. On la refilait à nos enfants, à notre insu pour ainsi dire. La littérature fourmillait d'histoires d'amour qui se gâtent, en suivant une pente que chacun s'accordait à trouver naturelle.

En sept ans de lecture dans la bibliothèque Blick, Cigogne n'avait pas trouvé un seul ouvrage de qualité qui eût dépeint des amours heureuses. Avec une complaisance morbide, les gens de plume s'attachaient à établir des précis de décomposition des sentiments ou à relater des conquêtes ; mais tous fuyaient l'idée d'un bonheur possible entre un homme et une femme. Là était le conformisme littéraire européen, dans cette passion faisandée pour le ratage amoureux. Il se trouvait des bataillons d'écrivains décharmés de tout pour fignoler la peinture de ces couples qui n'en finissent pas de ne plus savoir se causer ; le fin du fin étant de faire sentir à son lecteur que la déroute des sentiments n'est pas une option mais la conclusion naturelle, inéluctable, de toute liaison. Ah, que c'est noble, le tragique... et élégant, avec ça !

Une fois, Cigogne était tombé sur un petit roman atypique au titre bizarre : Le Zèbre, l'histoire d'un mari extravagant qui partait à la reconquête de sa femme, après quinze ans de mariage.



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