Dès 1884, Auguste Renard fonda la Société géographique des gauchers, à Paris, afin de rallier tous ceux que son utopie tentait. Nombreux furent les Parisiens ricaneurs (pléonasme...) ; mais il se trouva quelques centaines de gauchers français, indisposés par notre société droitière, pour le suivre. Il y eut également de faux droitiers, vrais gauchers contrariés par l'école républicaine, et d'authentiques droitiers pour les rejoindre, avec enthousiasme ; ces derniers eurent même le désir de se contrarier, comme pour passer de l'autre côté d'eux-mêmes, mais Renard les pria de n'en rien faire. Comme tous les gauchers, Auguste savait ce qu'il en coûtait d'être contré dans son naturel ; tolérant, il entendait les accueillir tels qu'ils étaient. Ces gens différents espéraient bâtir une cité nouvelle où l'on verrait un jour des rapports plus tendres entre les hommes et les femmes. Tous adhéraient à ce thème autour duquel s'annonçait la future vie gauchère des îliens. On l'a deviné, Renard songeait à l'île inhabitée d'Hélène pour y fonder cette colonie d'un type inédit.

Les premiers colons appareillèrent du Havre le 18 février 1885, à bord de L'Espérance, un grand clipper racheté à bon compte à une maison de commerce de vins de Bordeaux par la Société des gauchers. Le bâtiment, commandé par le capitaine Renard, allait devenir le Mayflower des Gauchers. Les entreponts avaient été chargés de bétail, les cales garnies de semences. À bord, on comptait un ingénieur hydrographe, un souffleur de verre, quelques charpentiers, sept boulangers, toute une société gauchère résolue à mieux aimer, moins aveuglément. Cet épisode est aujourd'hui peu célèbre mais, à l'époque, il connut un assez grand retentissement. La presse parisienne s'en fit largement l'écho, pour s'en gausser. Les éditorialistes - Anatole France en tête  - pronostiquaient tous que cette utopie échouerait, comme toutes les tentatives antérieures de création de phalanstères[1] et autres sociétés utopiques, en Amérique du Nord ou ailleurs.



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