Le navire se couvrit de toile. Il disparut bientôt au-delà de la ligne d'horizon, descendit jusqu'aux Canaries, atteignit Rio de Janeiro le 15 mars, et on n'entendit plus jamais parler de L'Espérance. Tout le monde crut que le clipper et sa cargaison de gauchers avaient sombré dans le Pacifique Sud, du côté de Vanikoro.

En réalité, Renard avait conduit ses compagnons et leurs femmes à bon port, quelque part en Océanie. Pour sceller leur nouveau destin, les gauchers avaient démonté leur navire pièce par pièce dans la petite baie de l'île d'Hélène. Le bois servit à construire les premières maisons qui forment toujours la rue principale de la ville qu'ils baptisèrent Port-Espérance. Ainsi commença l'une des plus extraordinaires épopées de la colonisation, l'histoire de ces gauchers partis se délivrer des poisons de la vie droitière.

Sans doute est-ce la première fois que vous entendez parler de cette île des Gauchers ; ne vous en étonnez pas. L'île d'Hélène est absente des cartes depuis le décret salvateur du 2 juillet 1917 par lequel Georges Clemenceau ordonna cette omission au Bureau national de cartographie ; l'actuel Institut géographique national, qui succéda au BNC, se soumet d'ailleurs toujours à ce décret méconnu. On oublie parfois que l'écolier Clemenceau fut un gaucher contrarié par ses instituteurs ; fidèle à sa nature véritable, il se montra toute sa vie un grand protecteur des Gauchers.

Bien qu'ils fussent ouverts à tous ceux qui désiraient s'établir chez eux pour y partager leurs coutumes changeantes, les Héléniens  - c'est ainsi qu'ils se nommaient eux-mêmes  - eurent toujours la crainte que leur particularisme ne fût trop connu des foules occidentales et asiatiques.



28 из 256