
Par hasard, Cigogne avait eu récemment sous les yeux une lettre d'Emily adressée à une amie, lady Wenthworth ; elle lui confiait sa tristesse d'être adorée si maladroitement par un homme qu'elle eût voulu mieux aimer. Quel gâchis ! Phénoménal ! Jeremy connaissait mal son Emily, ses aspirations obscures, ses ressentiments inavouables, toutes ces palpitations intimes qui forment la vérité d'un être. Jamais il n'avait eu la disponibilité ni le cœur de partir vraiment à sa découverte, en y mettant ne fût-ce qu'un peu de l'ardeur qu'il dépensait dans son métier.
Lord Cigogne ignorait presque tout de l'art compliqué de synchroniser deux âmes. Les jours qu'il coulait aux côtés d'Emily dans leur château du Gloucestershire ne ressemblaient guère à une vie réellement commune. Il ne savait pas être à elle, et se sentait inapte à se livrer totalement. Toujours il avait fui une intimité prolongée, un abandon véritable, comme si... mais de quoi avait-il donc peur ? Jeremy n'avait pas l'instinct de la vie en couple ; et cela le désolait soudain. N'était-il pas au-dessous de ses sentiments ? Shelty Manor, leur extravagante demeure coloniale, abritait un bel amour qui se débinait, sans bruit, faute de savoir partager ces petites choses quotidiennes par lesquelles la vie se tisse et trouve sa beauté, parfois. En cet hiver de 1932, Cigogne souhaitait donc passer enfin de la passion à l'amour le plus vrai ; mais il s'usait le moral en ressassant l'éternelle interrogation de son existence : comment fait-on pour aimer ?
