Les manières de réponses que la plupart de ses contemporains apportaient à cette question le consternaient, voire le scandalisaient. Ses patients, qu'il traitait à sa façon dans son étrange clinique de Kensington, ne consentaient à se pencher sur les énigmes du cœur qu'après avoir épuisé les charmes de leurs hobbies, les jours où ils se dispensaient de fréquenter leur club. Le piment d'une aventure sentimentale paraissait aiguiser davantage leurs appétits, mais aimer, vraiment aimer, faire de sa vie l'aventure d'aimer une femme, qui donc y songeait dans son petit monde ?

Lord Cigogne voulait apprendre à regarder Emily, à la combler, sans artifices. Il se sentait prêt à répondre à toutes, oui, toutes ses demandes, même les plus muettes, et les plus faramineuses. Les belles et les dégoûtantes, s'il y en avait. Toutes ! Ah, cesser de la frustrer ! Ce nouveau rêve le jetait dans une exaltation qu'eût réprouvée feu son père, toujours enclin à cultiver cette distance, ce détachement sans lequel un gentleman anglais se confond avec le reste de l'humanité. Si Jeremy parvenait à se corriger de son inaptitude à vivre sa tendresse, son extravagante destinée prendrait alors un sens, se disait-il soudain ; et peut-être réussirait-il à conserver cette femme bouleversante qu'il était parvenu à mettre à son nom sept ans auparavant.

Jeremy était prêt à se délivrer de ses habitudes, à désorbiter sa destinée pour faire de lui un mari digne des promesses que contient ce mot. Mais il se sentait démuni, gauche ; et ce constat lui mettait de la tristesse dans le regard, gâtait son existence. Comment accommoder un quotidien dans lequel son amour pour Emily aurait la première place ? La société anglaise de cette époque proposait d'autres buts à la vie ; l'amour y occupait un strapontin. Tout s'y opposait. Fallait-il divorcer d'avec le monde ?



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