
Les parents de Cigogne moururent très jeunes, au Pendjab, dans un accident de montgolfière, laissant à lord Philby la charge de l'éducation de Jeremy qui n'avait que trois ans. L'orphelin se consola parmi les fauves et les girafes jusqu'à l'âge de huit ans. Waldo décéda alors de détériorations diverses dues à la vieillesse et, à la surprise générale, tous les animaux se laissèrent dépérir. Leur attente de la mort dura de longues semaines, au cours de l'été 1902. Le parc était jonché de cadavres d'autruches faméliques, d'éléphanteaux décharnés, de gazelles efflanquées. L'Angleterre en guerre au Transvaal contre les Boers se désintéressa de ce drame animalier ; de là vient sans doute le peu de célébrité de la fin du véritable Tarzan, qui fut toutefois relatée par le Times du 2 juillet 1902.
Le jeune Jeremy vécut cette agonie collective avec effroi. Le parc et le château empestaient la charogne en décomposition. Dans un suicide majestueux et cauchemardesque, sa famille animale suivait au tombeau son légendaire grand-père. Seul, Jeremy ne trouva d'affection qu'auprès d'un petit singe qu'il baptisa Harold. De la faune originaire de l'Impérial Zoo, Harold fut le seul survivant.
Choqué par ce spectacle funèbre, Jeremy se réfugia alors dans un silence complet pendant six mois. La grève des mots ! Insuffisants pour dépeindre sa souffrance, atroce. Il ne communiquait qu'avec Harold, par gestes et mimiques ; et lorsqu'il rouvrit la bouche, ce fut pour dire qu'il n'était pas le nouveau lord Philby. Il pria sir Callaghan, son tuteur, de l'appeler désormais lord Stork ; lord Cigogne en français.
