
À dix-huit ans, Emily avait des agréments de nature à toucher les sens d'un homme ; mais ceux de son caractère étaient plus frappants encore. Elle était d'une indépendance frondeuse, indocile et traversée par les sensations les plus vives. Tout fermentait en elle. Si pressée de vivre ! Et de faire l'amour, aussi ! Mais ça, elle ne le savait pas encore. Son honnêteté extrême la faisait déjà rechercher par ceux qui goûtaient les rapports authentiques, passionnés. On ne lui avait jamais vu l'esprit d'intrigue, de nuisance, ni la capacité de mentir ou d'envisager un compromis. Jamais ! Tricher face à Emily était quasi impossible. Nul préjugé, aucune étroitesse de nature ne contraignait son goût, et sa hardiesse de jugement fascinait. Elle débusquait avec gaieté l'idée reçue, raillait les conformismes en affûtant des couplets d'une drôlerie qui évitait toujours les facilités de la méchanceté.
Mais ce qui touchait le plus chez elle - et qui intrigua Cigogne -, c'était ce quelque chose de brusque, de heurté, qui disait son refus d'une féminité évidente, sa difficulté à accepter la beauté de ses jambes, de ses traits particuliers. Emily ne savait pas qu'elle était jolie, que sa chevelure abondante captait les regards. Elle était de ces femmes qui ignorent qu'elles pourraient décider d'être belles, sans modération. De cette beauté à la fois chienne et angélique qui désespère les hommes. Sous des dehors un peu rudes, Emily Pendleton dégageait donc une féminité bien à elle, tout en refusant les accessoires dits féminins, et se présentait dans des vêtements simples qui lui donnaient une allure de pionnière anglaise, telles qu'on les trouvait en Afrique de l'Est ou en Australie dans les années 1880.
