Robert Charles Wilson

La cabane de l’aiguilleur

Pour Janet

PRÉLUDE

L’Os en Californie

Lorsque le train s’arracha des montagnes pour pénétrer dans la vallée gorgée de brouillard, seul L’Os ne dormait pas sur le wagon plat, et c’est lui qui vit le flic de la compagnie de chemin de fer.

Il eut à peine conscience du danger. En cette fin de printemps, il faisait encore nuit noire, à l’approche du matin. L’atmosphère était glaciale et humide. Par chance, L’Os avait volé la semaine précédente un épais caban de marin qu’il serrait actuellement d’une main sur sa poitrine, ne pouvant le boutonner sur son large thorax décharné. Il portait aussi une épaisse casquette en tricot, bien enfoncée sur ses cheveux très courts afin de lui tenir chaud aux oreilles. L’Os avait de la chance. Mais en cette heure glacée proche de l’aube, il n’avait conscience que de son extrême inconfort, des convulsions qui semblaient le parcourir comme un séisme, depuis la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne. Ce n’était pas uniquement dû au froid, qui ne l’avait jamais beaucoup gêné, il y avait autre chose… une maladie.

Il n’approfondit pas cette pensée. Il avait toujours du mal à réfléchir, et cela n’aboutissait jamais à grand-chose. L’Os était célèbre dans les camps de vagabonds pour son mutisme, ses énormes articulations et son corps squelettique. Même son nom n’était pas à lui. On le lui avait donné sur un train du même genre, longtemps auparavant (cela restait vague dans son esprit). Les vagabonds voyageant à bord des wagons de marchandises étaient rarement corpulents. Mais L’Os était plus que maigre : ses immenses côtes semblaient vouloir percer sa chair parcheminée, ses coudes paraissaient pointus comme des haches en silex, et quand il se penchait, on voyait les articulations de ses genoux, la rotule glissant comme le mécanisme bien huilé d’un chariot élévateur ou d’une ramasseuse-presse. On le surnomma L’Os, et il répondait « L’Os » quand on lui demandait son nom.



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