
La fatigue pesait désormais comme un stupéfiant sur lui, même s’il n’arrivait pas à dormir. La fatigue ainsi que cette nouvelle et frémissante faiblesse. De l’électricité semblait lui ramper sur la peau. Cela lui rappela le jour où il avait accepté la gorgée de muscat que lui proposait un autre chemineau. L’alcool l’avait brûlé comme le feu, et il l’avait rendu un peu plus tard d’un spasme. Depuis, il prenait soin de ne boire que de l’eau.
Le train ralentit. Il imagina qu’ils approchaient d’un dépôt, mais le brouillard monté des champs agricoles alentour cachait les étoiles et l’horizon. Il se redressa : un dépôt, dans son esprit, brillait comme un feu dangereux. C’est alors que, tout à coup, il vit le flic, avec sa torche électrique dont le faisceau jaillissait de la brume pour venir effleurer L’Os et les autres silhouettes endormies sur le wagon. Sa casquette inclinée avidement dans leur direction, le jaune cria quelque chose, mais le train roulait encore assez vite : bien qu’inquiet, L’Os imagina qu’ils auraient le temps de s’enfuir.
Il réveilla les autres un par un. Il avait appris le nom de certains durant leur pénible traversée des montagnes : Benny et Joe, Deacon et Archibald, Campbell et Crawford. Certains voyageaient seuls, d’autres par deux ou en alliances temporaires de trois personnes. Tous étaient, comme lui-même, sales et vêtus de pantalons de jute informes ceinturés par une corde. L’Os réveilla les autres vagabonds en les secouant de ses grandes mains noueuses. Certains, en ouvrant les yeux sur son visage anguleux de Halloween penché sur eux, ne purent s’empêcher de tressaillir et de reculer, mais lorsqu’il leur dit, pour le jaune, ils se redressèrent, les sourcils froncés, pour adopter une discrète position accroupie.
Deacon Kenny et Bill Archibald vinrent se placer près de lui.
