
On avait jeté de la paille entre les ridelles, et la marquise, pieds nus, vêtue seulement d'une tunique de toile grossière largement échancrée au cou, était assise entre son confesseur l'abbé Pirot et le bourreau, maître Guillaume.
Elle venait d'être soumise à la question.
On lui avait fait ingurgiter huit cruches d'eau de deux pintes et demie chacune1, mais, malgré les soubresauts de son corps qui se remplissait d'eau, la marquise de Brinvilliers n'avait rien ajouté aux aveux qu'elle avait faits devant ses juges.
Les magistrats du Parlement de Paris l'avaient condamnée à subir la question extraordinaire et à être décapitée en place de Grève sur l'échafaud où elle serait menée dans un tombereau à immondices, nu-pieds, la corde au cou, portant une torche ardente du poids de deux livres. Et sur le parvis de Notre-Dame elle serait contrainte de demander pardon à Dieu, au Roi, à la Justice.
On avait été clément avec elle en ne la condamnant pas à avoir, avant sa décapitation, le poing tranché, le supplice des parricides, et cependant elle avait empoisonné son père et ses deux frères, essayé de faire de même avec sa soeur, et tout cela pour s'emparer de leurs biens, satisfaire son amant, un jeune noble gascon, Gaudin de Sainte-Croix, qui, dans sa demeure, faisait oeuvre d'alchimiste, distillait dans ses cornues poisons, poudres et philtres, mêlant l'arsenic, le vitriol et les poudres de venin de crapauds et de vipères.
C'est Sainte-Croix qui fournit à la jeune marquise les poisons nécessaires à ses crimes.
Soupçonnée puis dénoncée, démasquée dès 1673, elle fut condamnée, mais elle avait déjà gagné l'Angleterre puis la Belgique, et le bourreau devant ses juges dut se contenter de lacérer son effigie.
Alors qu'elle était réfugiée dans un monastère des environs de Liège, Louvois obtint des Espagnols le droit pour l'une de ses escouades d'aller se saisir de l'empoisonneuse dans sa retraite et de la reconduire à Paris.
