C'est là que se réunit la Chambre ardente dont Louis XIV vient de décréter la constitution afin que les juges qui la composent puissent enquêter sur les affaires de poisons et juger les empoisonneurs.

C'est aussi l'année où je devins l'ami du lieutenant général de police.

La Reynie était un homme de plus en plus tourmenté par ce qu'il découvrait, donc de plus en plus écrasé par les responsabilités de sa charge.

Il avait la tâche de démasquer les complots qui se tramaient contre le Roi.

Il devait enfoncer le plus profondément possible, dans ces tumeurs, le glaive de la justice.

Et, en même temps, il devait garder le secret absolu sur ce qu'il apprenait.

Lorsqu'il s'installait en face de moi, une ou deux fois par semaine, il ne s'apprêtait pas à me confier l'état de ses enquêtes. Et je n'avais pas le mauvais goût de tenter de lui soutirer des informations.

Il lui suffisait de pouvoir me montrer, sans que je songe à en tirer avantage, sa fatigue, ses doutes et jusqu'à son effarement, son désarroi.

Il me disait alors :

– Le royaume est gangrené.

Il murmurait plusieurs fois cette phrase, ajoutant :

– Qui le sait ? Qui le voit ? Qui ose sonder les marécages ?

Il se taisait puis reprenait :

– Leurs eaux croupissent aussi là où l'on n'imagine trouver que grandeur, honneur et vertu.

– À la Cour ? demandais-je.

Il me répondait d'un hochement de tête avant de dire :

– À la Cour, dans l'antichambre et même dans la chambre du Roi.

Il se levait aussitôt après, comme honteux et effaré par ce qu'il m'avait révélé de sa réflexion.

Mais, avant de partir, il ajoutait :

– Le Roi est sacré. Le Roi est l'élu de Dieu. Je le sers de toutes mes forces.

Mais je ne pouvais oublier les « marécages » pestilentiels qu'il m'avait fait entrevoir.

C'est cet état du royaume de France, ce grouillement de superstitions, de cabales, d'intrigues, ces cérémonies noires, sataniques, ces nouveau-nés égorgés, ce premier sang menstruel des jeunes vierges recueilli dans des fioles pour être utilisé à la composition de philtres, ces sacrilèges et ces rites païens, que j'aurais dû aussi consigner dans mes Relations d'alors.



24 из 63