
Mon père, car c’était lui qui avait ouvert la porte, la referma derrière moi et, me laissant planté là où j’étais, marcha jusqu’à l’extrémité très éloignée de cette longue salle pour se laisser tomber dans un gigantesque fauteuil. Il portait la robe de chambre rouge et le foulard noir dont je l’avais presque toujours vu vêtu, et ses longs cheveux clairsemés étaient coiffés en arrière. Il m’examina sans rien dire, et je me souviens que j’étais sur le point d’éclater en sanglots.
« Alors », dit-il au bout d’un long moment, « te voilà donc. Et comment vais-je t’appeler ? »
Je lui dis mon nom, mais il secoua la tête. « Pas ça. Il faut que tu aies un autre nom pour moi. Un nom privé. Tu peux en choisir un si tu veux. »
Je ne répondis rien. Il me semblait absurde et impossible d’avoir un autre nom que les deux mots que, d’une façon mystique, je respectais sans les comprendre, mon nom.
« Je choisirai pour toi, dans ce cas », dit mon père. « Tu seras Numéro Cinq. Approche, Numéro Cinq. »
Je m’approchai, et quand je fus assez près de lui pour le toucher, il me dit : « Maintenant, nous allons jouer à quelque chose. Je vais te montrer des images, tu comprends ? Et pendant tout le temps que tu les auras devant toi, tu devras dire quelque chose. Tu parleras de ce que tu vois. Tant que tu parles, tu as gagné. Mais si tu t’arrêtes, c’est moi qui ai gagné. Tu saisis ? »
Je répondis affirmativement.
« Bien. Je sais que tu es un garçon sérieux. En fait, Mr Million m’a communiqué tous les examens qu’il t’a fait passer, et toutes les bandes qu’il enregistre quand il discute avec toi. Est-ce que tu le savais ? Est-ce que tu te demandais ce qu’il en faisait ? »
« Je croyais qu’il les jetait », dis-je, et je remarquai que mon père se penchait en avant pour m’écouter, détail que je jugeai flatteur à l’époque.
