
Cette existence et mon enfance, tout au moins ma prime enfance, se terminèrent un soir après que David et moi, fatigués de lutter et de nous disputer en silence, avions fini par nous endormir. Quelqu’un me secouait par les épaules en appelant mon nom, et ce n’était pas Mr Million mais un des domestiques, un petit homme au dos voûté portant une veste rouge élimée. « Il veut te voir », m’informa-t-il. « Lève-toi. »
J’obéis, et il vit que je portais des vêtements de nuit. Cela, je crois, n’avait pas été prévu dans ses instructions, et pendant un instant au cours duquel je restai devant lui à bâiller, il dut se livrer à un débat intérieur. « Habille-toi », dit-il enfin. « Coiffe-toi. »
Je fis ce qu’il me demandait. Je remis le pantalon de velours noir que j’avais porté la veille mais (guidé par un quelconque instinct) je pris une chemise propre. La pièce où il me conduisit alors (par des corridors tortueux vides maintenant des derniers clients, et d’autres, sentant le moisi et les crottes de rats, où les clients n’étaient jamais admis) était la bibliothèque de mon père, celle qui avait la grande porte sculptée devant laquelle j’avais reçu les confidences chuchotées de la dame en rose. Je n’y étais jamais entré, mais quand mon guide frappa quelques coups discrets sur la porte elle pivota vers l’intérieur et je me trouvai dans la bibliothèque avant de m’être rendu compte de ce qui s’était passé.
