
LUCIANA.-Dans des termes qui, dans une demande honnête, eussent pu émouvoir. D'abord il a vanté ma beauté, ensuite mon esprit.
ADRIANA.-Lui as-tu répondu poliment?
LUCIANA.-Ayez patience, je vous en conjure.
ADRIANA.-Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille. Il faut que ma langue se satisfasse, si mon coeur ne le peut pas. Il est tout défiguré, contrefait, vieux et flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa personne, difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot et brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore plus pervers dans son âme.
LUCIANA.-Et pourquoi donc être jalouse d'un tel homme? On ne pleure jamais un mal perdu quand il s'en va.
ADRIANA.-Ah! mais je pense bien mieux de lui que je n'en parle. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore plus difforme aux yeux des autres. Le vanneau crie loin de son nid, pour qu'on s'en éloigne 21. Tandis que ma langue le maudit, mon coeur prie pour lui.
Niote 21:
(Entre Dromio.)
DROMIO.-Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes chères dames, hâtez-vous.
LUCIANA.-Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine?
DROMIO.-C'est à force de courir.
ADRIANA.-Où est ton maître, Dromio? Est-il en santé?
DROMIO.-Non, il est descendu dans les limbes du Tartare, pire que l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui dure toujours 22 l'a saisi: un diable, dont le coeur est revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup, et pis encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous met la main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les allées, les quais et les rues; un limier qui va et vient 23, et qui évente la trace des pas, enfin, quelqu'un qui traîne les pauvres âmes en enfer avant le jugement 24.
Niote 22:
