Le sergent rendit le passeport. Kyo trouva bientôt un taxi et donna l'adresse du Black Cat.

L'auto, que le chauffeur conduisait à toute vitesse, rencontra quelques patrouilles de volontaires européens. « Les troupes de huit nations veillent ici », disaient les journaux. Peu importait : il n'entrait pas dans les intentions du Kuomintang d'attaquer les concessions. Boulevards déserts, ombres de petits marchands, leur boutique en forme de balance sur l'épaule... L'auto s'arrêta à l'entrée d'un jardin exigu, éclairé par l'enseigne lumineuse du Black Cat. En passant devant le vestiaire, Kyo regarda l'heure : deux heures du matin. « Heureusement que tous les costumes sont admis ici. » Sous son veston de sport d'étoffe rugueuse, gris foncé, il portait un pull-over.

Le jazz était à bout de nerfs. Depuis cinq heures, il maintenait, non la gaieté, mais une ivresse sauvage à quoi chaque couple s'accrochait anxieusement. D'un coup il s'arrêta, et la foule se décomposa : au fond les clients, sur les côtés les danseuses professionnelles : Chinoises dans leur fourreau de soie brochée, Russes et métisses ; un ticket par danse, ou par conversation. Un vieillard à aspect de clergyman ahuri restait au milieu de la piste, esquissant du coude des gestes de canard. À cinquante-deux ans il avait pour la première fois découché et, terrorisé par sa femme, n'avait plus osé rentrer chez lui. Depuis huit mois il passait ses nuits dans les boîtes, ignorait le blanchissage et changeait de linge chez les chemisiers chinois, entre deux paravents. Négociants en instance de ruine, danseuses et prostituées, ceux qui se savaient menacés - presque tous - maintenaient leur regard sur ce fantôme, comme si, seul, il les eût retenus au bord du néant. Ils iraient se coucher, assommés, à l'aube - lorsque la promenade du bourreau recommencerait dans la cité chinoise... À cette heure, il n'y avait que les têtes coupées dans les cages noires, avec leurs cheveux qui ruisselaient de pluie.



18 из 281