Katow attendit dans la ruelle, sans cesser de marcher ; enfin Kyo arriva. Chacun fit connaître à l'autre ce qu'il avait fait. Ils reprirent leur marche dans la boue, sur leurs semelles de crêpe, au pas : Kyo petit et souple comme un chat japonais, Katow balançant ses épaules. Les troupes avançaient, fusils brillants de pluie, vers Shanghaï roussâtre au fond de la nuit... Leur avance n'était-elle pas arrêtée ?

La ruelle où ils marchaient, la première de la cité chinoise, était, à cause de la proximité des maisons européennes, celle des marchands d'animaux. Toutes les boutiques étaient closes : pas un animal dehors, et aucun cri ne troublait le silence, entre les appels de sirène et les dernières gouttes qui tombaient des toits à cornes dans les flaques. Les bêtes dormaient. Ils entrèrent, après avoir frappé, dans l'une des boutiques : celle d'un marchand de poissons vivants. Seule lumière, une bougie plantée dans un photophore se reflétait faiblement dans les jarres phosphorescentes alignées comme celles d'Ali-Baba, et où dormaient, invisibles, les illustres cyprins chinois.

- Demain ? demanda Kyo.

- Demain ; à une heure.

Au fond de la pièce, derrière un comptoir, dormait dans son coude replié un personnage indistinct. Il avait à peine levé la tête pour répondre. Ce magasin était l'une des quatre-vingts permanences du Kuomintang, par quoi se transmettaient les nouvelles.

- Officiel ?

- Oui. L'armée est à Tcheng-Tchéou. Grève générale à midi.

Sans que rien changeât dans l'ombre, sans que le marchand assoupi au fond de son alvéole fît un geste, la surface phosphorescente de toutes les jarres commença à s'agiter faiblement ; de molles vagues noires, concentriques, se levaient en silence : le son des voix éveillait les poissons. Une sirène, de nouveau, se perdit au loin.



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