
Kyo habitait avec son père une maison chinoise sans étage : quatre ailes autour d'un jardin. Il traversa la première, puis le jardin, et entra dans le hall : à droite et à gauche, sur les murs blancs, des peintures Song, des phénix bleu Chardin ; au fond, un Bouddha de la dynastie Weï, d'un style presque roman. Des divans nets, une table à opium. Derrière Kyo, les vitres nues comme celles d'un atelier. Son père, qui l'avait entendu, entra : depuis quelques années il souffrait d'insomnies, ne dormait plus que quelques heures à l'aube, et accueillait avec joie tout ce qui pouvait emplir sa nuit.
- Bonsoir, père. Tchen va venir te voir.
- Bien.
Les traits de Kyo n'étaient pas ceux de son père ; il semblait pourtant qu'il eût suffi au sang japonais de sa mère d'adoucir le masque d'abbé ascétique du vieux Gisors, - masque dont une robe de chambre en poil de chameau, cette nuit, accentuait le caractère, - pour en faire le visage de samouraï de son fils.
- Il lui est arrivé quelque chose ?
- Oui.
Tous deux s'assirent. Kyo n'avait pas sommeil. Il raconta le spectacle que Clappique venait de lui donner - sans parler des armes. Non qu'il se méfiât de son père ; mais il exigeait d'être seul responsable de sa vie. Bien que le vieux professeur de sociologie de l'Université de Pékin, chassé par Tchang-Tso-Lin à cause de son enseignement, eût formé le meilleur des cadres révolutionnaires de la Chine du Nord, il ne participait pas à l'action. Dès que Kyo entrait là, sa volonté se transformait donc en intelligence, ce qu'il n'aimait guère : et il s'intéressait aux êtres au lieu de s'intéresser aux forces. Parce que Kyo parlait de Clappique à son père qui le connaissait bien, le baron lui parut plus mystérieux que tout à l'heure, lorsqu'il le regardait.
- ... il a fini en me tapant de cinquante dollars...
- Il est désintéressé, Kyo...
