
- Aucun homme ne vit de nier la vie, répondit Kyo.
- On en vit mal... Il a besoin de vivre mal.
- Et il y est contraint.
- La part de la nécessité est faite par les courtages d'antiquités, les drogues peut-être, le trafic des armes... D'accord avec la police qu'il déteste sans doute, mais qui collabore à ces petits travaux comme une juste rétribution...
Peu importait : la police, elle, savait que les communistes n'avaient pas assez d'argent pour acheter des armes aux importateurs clandestins.
- Tout homme ressemble à sa douleur, dit Kyo : qu'est-ce qui le fait souffrir ?
- Sa douleur n'a pas plus d'importance, pas plus de sens, n'est-ce pas, ne touche rien de plus profond que son mensonge ou sa joie ; il n'a pas du tout de profondeur, et c'est peut-être ce qui le peint le mieux, car c'est rare. Il fait ce qu'il peut pour cela, mais il y fallait des dons... Lorsque tu n'es pas lié à un homme, Kyo, tu penses à lui pour prévoir ses actes. Les actes de Clappique...
Il montra l'aquarium où les cyprins noirs, mous et dentelés comme des oriflammes, montaient et descendaient au hasard.
« Les voilà. Il boit, mais il était fait pour l'opium : on se trompe aussi de vice ; beaucoup d'hommes ne rencontrent pas celui qui les sauverait. Dommage, car il est loin d'être sans valeur. Mais son domaine ne t'intéresse pas. »
C'était vrai. Si Kyo, ce soir, ne pensait pas au combat, il ne pouvait penser qu'à lui-même. La chaleur le pénétrait peu à peu, comme au Black Cat tout à l'heure ; et, de nouveau, l'obsession du disque l'envahit comme la légère chaleur du délassement envahissait ses jambes. Il rapporta son étonnement devant les disques, mais comme s'il se fût agi de l'un des enregistrements de voix qui avaient lieu dans les magasins anglais. Gisors l'écoutait, le menton anguleux caressé par la main gauche ; ses mains aux doigts minces étaient très belles. Il avait incliné la tête en avant, et ses cheveux tombèrent sur ses yeux, bien que son front fût dégarni. Il les rejeta d'un mouvement de tête, mais son regard resta perdu :
