- Il m'est arrivé de me trouver à l'improviste devant une glace et de ne pas me reconnaître...

Son pouce frottait doucement les autres doigts de sa main droite comme s'il eût fait glisser une poudre de souvenirs. Il parlait pour lui, poursuivait une pensée qui supprimait son fils :

- C'est sans doute une question de moyens : nous entendons la voix des autres avec les oreilles.

- Et la nôtre ?

- Avec la gorge : car, les oreilles bouchées, tu entends ta voix. L'opium aussi est un monde que nous n'entendons pas avec nos oreilles...

Kyo se leva. À peine son père le vit-il.

- Je dois ressortir cette nuit.

- Puis-je t'être utile auprès de Clappique ?

- Non. Merci. Bonsoir.

- Bonsoir.


Couché pour tenter d'affaiblir sa fatigue, Kyo attendait. Il n'avait pas allumé ; il ne bougeait pas. Ce n'était pas lui qui songeait à l'insurrection, c'était l'insurrection, vivante dans tant de cerveaux comme le sommeil dans tant d'autres, qui pesait sur lui au point qu'il n'était plus qu'inquiétude et attente. Moins de quatre cents fusils en tout. Victoire, - ou fusillade, avec quelques perfectionnements. Demain. Non : tout à l'heure. Question de rapidité : désarmer partout la police et, avec les cinq cents Mauser, armer les groupes de combat avant que les soldats du train blindé gouvernemental entrassent en action. L'insurrection devait commencer à une heure - la grève générale, donc, à midi - et il fallait que la plus grande partie des groupes de combat fût armée avant cinq heures. La moitié de la police, crevant de misère, passerait sans doute aux insurgés. Restait l'autre. « La Chine soviétique », pensa-t-il. Conquérir ici la dignité des siens. Et l'U.R.S.S. portée à 60o millions d'hommes. Victoire ou défaite, le destin du monde, cette nuit, hésitait près d'ici.



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