- Ça y est, dit-il.

Il tendit l'ordre de livraison des armes. Son texte était long. Kyo le lisait :

- Oui, mais...

Tous attendaient. Kyo n'était ni impatient, ni irrité ; il n'avait pas bougé ; à peine son visage était-il contracté. Mais tous sentaient que ce qu'il découvrait le bouleversait. Il se décida :

- Les armes ne sont pas payées. Payables à livraison.

Tchen sentit la colère tomber sur lui, comme s'il eût été volé. Il s'était assuré que ce papier était celui qu'il cherchait, mais n'avait pas eu le temps de le lire. Il n'eût pu, d'ailleurs, rien y changer. Il tira le portefeuille de sa poche, le donna à Kyo : des photos, des reçus : aucune autre pièce.

- On peut s'arranger avec des hommes des sections de combat, je pense, dit Kyo.

- Pourvu que nous puissions grimper à bord, répondit Katow, ça ira.

Leur présence arrachait Tchen à sa terrible solitude, doucement, comme une plante que l'on tire de la terre où ses racines les plus fines la retiennent encore. Et en même temps que, peu à peu, il venait à eux, il semblait qu'il les découvrît - comme sa sœur la première fois qu'il était revenu d'une maison de prostitution. Il y avait là la tension des salles de jeux à la fin de la nuit.

- Ça a bien marché ? demanda Katow, posant enfin son disque et avançant dans la lumière.

Sans répondre, Tchen regarda cette bonne tête de Pierrot russe - petits yeux rigoleurs et nez en l'air - que même cette lumière ne pouvait rendre dramatique ; lui, pourtant, savait ce qu'était la mort, il se levait ; il alla regarder le grillon endormi dans sa cage minuscule ; Tchen pouvait avoir ses raisons de se taire. Celui-ci observait le mouvement de la lumière, qui lui permettait de ne pas penser : le cri tremblé du grillon éveillé par son arrivée se mêlait aux dernières vibrations de l'ombre sur les visages. Toujours cette obsession de la dureté de la chair ; les paroles n'étaient bonnes qu'à troubler la familiarité avec la mort qui s'était établie dans son cœur.



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