Mais c'était au loin que vivaient les hommes ; ici, rien ne restait du monde, qu'une nuit à laquelle Tchen s'accordait d'instinct comme à une amitié soudaine : ce monde nocturne, inquiet, ne s'opposait pas au meurtre. Monde d'où les hommes avaient disparu, monde éternel ; le jour reviendrait-il jamais sur ces tuiles pourries, sur toutes ces ruelles au fond desquelles une lanterne éclairait un mur sans fenêtres, un nid de fils télégraphiques ? Il y avait un monde du meurtre, et il y restait comme dans la chaleur. Aucune vie, aucune présence, aucun bruit proche, pas même le cri des petits marchands, pas même les chiens abandonnés.

Enfin, un magasin pouilleux : Lou-You-Shuen et Hemmelrich, phonos. Il fallait revenir parmi les hommes... Il attendit quelques minutes sans se délivrer tout à fait, heurta enfin un volet. La porte s'ouvrit presque aussitôt : un magasin plein de disques rangés avec soin, à vague aspect de bibliothèque municipale ; puis l'arrière-boutique, grande, nue, et quatre camarades, en bras de chemise.

La porte refermée fit osciller la lampe : les visages disparurent, reparurent : à gauche, tout rond, Lou-You-Shuen ; la tête de boxeur crevé d'Hemmelrich, tondu, nez cassé, épaules creusées. En arrière, dans l'ombre, Katow. À droite, Kyo Gisors ; en passant au-dessus de sa tête, la lampe marqua fortement les coins tombants de sa bouche d'estampe japonaise ; en s'éloignant elle déplaça les ombres et ce visage métis parut presque européen. Les oscillations de la lampe devinrent de plus en plus courtes : les deux visages de Kyo reparurent tour à tour, de moins en moins différents l'un de l'autre.

Tous regardaient Tchen avec une intensité idiote, mais ne disaient rien ; lui regarda les dalles criblées de graines de tournesol. Il pouvait renseigner ces hommes, mais il ne pourrait jamais s'expliquer. La résistance du corps au couteau l'obsédait, tellement plus grande que celle de son bras : Je n'aurais jamais cru que ce fût si dur...



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