
– Et où allons-nous?
– Tu le verras, compère.
– Quand déjeunons nous?
– Tout de suite.
– Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.
– Pas sur mon cheval, corbœuf! tu le tuerais.
– Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?
– Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je t'achèterai un âne.
– Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?
– Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si tu sais lire.
En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:
«Ici, jambons, œufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»
Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son ravissement pouvait seul servir d'excuse:
Quand l'ânon est deslâché,
Quand le vin est débouché,
L'un redresse son oreille,
L'autre sort de la bouteille.
Mais rien n'est si éventé
Que le moine en pleine treille,
Mais rien n'est si desbasté
Que le moine en liberté.
– Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et chercher un âne.
III Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
