
– Qu’est-ce que c’est, Paul?
– Permettez-moi de vous présenter un de mes amis, et de vous demander pour lui une invitation à votre bal.
– Amène-le à mon bal, et tu me le présenteras là. As-tu été hier chez la princesse ***?
– Assurément; c’était délicieux! On a dansé jusqu’à cinq heures. Mademoiselle Eletzki était à ravir.
– Ma foi, mon cher, tu n’es pas difficile. En fait de beauté, c’est sa grand-mère la princesse Daria Petrovna qu’il fallait voir! Mais, dis donc, elle doit être bien vieille, la princesse Daria Petrovna?
– Comment, vieille! s’écria étourdiment Tomski, il y a sept ans qu’elle est morte!»
La demoiselle de compagnie leva la tête et fit un signe au jeune officier. Il se rappela aussitôt que la consigne était de cacher à la comtesse la mort de ses contemporains. Il se mordit la langue; mais d’ailleurs la comtesse garda le plus beau sang-froid en apprenant que sa vieille amie n’était plus de ce monde.
«Morte? dit-elle; tiens, je ne le savais pas. Nous avons été nommées ensemble demoiselles d’honneur, et quand nous fûmes présentées, l’impératrice…»
La vieille comtesse raconta pour la centième fois une anecdote de ses jeunes années.
«Paul, dit-elle en finissant, aide-moi à me lever. Lisanka, où est ma tabatière?»
Et, suivie de ses trois femmes de chambre, elle passa derrière un grand paravent pour achever sa toilette. Tomski demeurait en tête à tête avec la demoiselle de compagnie.
«Quel est ce monsieur que vous voulez présenter à madame? demanda à voix basse Lisabeta Ivanovna.
– Naroumof. Vous le connaissez?
– Non. Est-il militaire?
– Oui.
– Dans le génie?
– Non, dans les chevaliers-gardes. Pourquoi donc croyiez-vous qu’il était dans le génie?» La demoiselle de compagnie sourit, mais ne répondit pas.
«Paul! cria la comtesse de derrière son paravent, envoie-moi un roman nouveau, n’importe quoi; seulement, vois-tu, pas dans le goût d’aujourd’hui.
