Le visage de l'Allemand qui avait tué le petit Kolka, il l'avait encore dans les yeux. Il l'avait gardé comme on garde dans la terreur blafarde et trop réelle d'un cauchemar les tangages de l'escalier qui se dérobe sous vos pieds. Il avait retenu ce visage à cause de la cicatrice sur la joue, comme mordue de l'intérieur, et du regard clair de ses yeux bleus. Longtemps il avait été obsédé par la pensée d'une vengeance atroce, d'un règlement de compte personnel, par le désir de voir se débattre dans des tortures cruelles celui qui avait posé pour la photo, avec le corps de l'enfant au bout de sa baïonnette. Il était absolument certain de le retrouver.

Leur détachement de partisans avait été écrasé. Par miracle, en restant toute une nuit dans les roseaux avec de l'eau jusqu'au cou, il avait réussi à en réchapper. Au comité militaire de la région il s'était vieilli d'un an, et deux jours plus tard il s'était retrouvé assis sur un banc dur avec d'autres garçons en treillis, maigres et le crâne rasé, écoutant le langage très militaire, fruste mais clair, d'un sous-officier. Celui-ci parlait de la «tankophobie», expliquant qu'il ne fallait pas avoir peur des chars et qu'en fuyant à leur approche on était sûr de se faire avoir. Il fallait savoir ruser. Et le sergent avait même dessiné sur le vieux tableau noir un char avec ses endroits vulnérables: les chenilles, le réservoir d'essence…

– Bref, qui a peur du char, n'aille pas à la guerre! conclut le sergent, tout fier de son esprit.

Deux mois plus tard, en novembre, allongé dans une tranchée glacée, soulevant un peu la tête au-dessus des mottes de terre givrée, Ivan regardait la rangée de chars qui sortait de la forêt transparente et qui se déployait lentement. À côté de lui étaient posés son fusil – c'était encore ce vieux modèle conçu par le capitaine du tsar, Mossine – et deux bouteilles de liquide explosif. Pour toute leur section accrochée à ce bout de terre gelée, il n'y avait que sept grenades antichars.



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